Valorisation ou Instrumentalisation des Traditions ? Débat sur la Colonialité de la Paix

by | Sep 21, 2023 | FluidBorders

Ce blog s’appuie sur plusieurs discussions sur l’interprétation des premières séries d’ateliers de dessins entre Clément Basabose, Fabrice Djuma, Atrid Jamar, Christelle Balegamire Karuta, et Jean-Paul Nizigiyimana 

Auteurs: Astrid Jamar, Christelle Balegamire Karuta, Jean-Paul Nizigiyimana

On est assis sur une table à l’ombreau Amahoro, notre café habituel sur l’avenue du 28 novembre à Gatoke, à Bujumbura. On étale sur la table les dessins portant sur l’éducation à la paix et la paix dans la frontière. On relit en même temps les textes écrits par les participants qui accompagnent chaque dessin. Une grande partie de ces dessins et textes font référence à la danse, au feu, au chant, à la famille, au tambour, et au dialogue. Pour les participants, ces traditions burundaises et congolaises sont essentielles pour la transmission des savoirs, des récits, ainsi que pour une socialisation valorisant une compréhension de soi et la cohésion sociale.

Les dessins et textes des deux ateliers sont disponibles sur Flickr

Toujours autour de cette table, on se retrouve vite dans des conversations inconfortables. Qu’est ce qui est décoloniale dans ces dessins et ces textes ? Pourquoi ces représentations de connaissances et modèles autochtones pourraient-elles même reproduire une certaine forme de colonialité ? Ou en reprenant la définition de Sylvia Tamale (2020), en quoi ces représentations pourraient-elles être liées au système idéologique et aux « structures de pouvoir invisibles qui maintiennent les relations coloniales d’exploitation et de domination longtemps après la fin du colonialisme direct » qui ont infiltré « la production des connaissances et l’établissement d’ordres sociaux »?

Pour moi, Astrid, chercheuse basée dans une université européenne et responsable du projet, je ne vois pas en quoi ces dessins et ces textes reflètent des enjeux décoloniaux. Mon questionnement se transforme en frustration. Pourquoi avoir mis autant d’énergie dans un projet qui opère et reproduit la même colonialité que les projets classiques sur la paix ? Moi, Jean-Paul, chercheur Burundais, je trouve que ces dessins sont décoloniaux car ils exposent les moyens de faire la paix préexistant à la colonisation politique et culturelle. Par contre, je trouve aussi que les messages accompagnant ces dessins reflètent des visions coloniales. Et en ce qui me concerne, Christelle, chercheuse congolaise ; mes inquiétudes s’orientent vers les ressentis et la motivation des participants vis-à-vis de cette colonialité qui ressort de leurs dessins et textes. Reconnaissent-ils aussi cela ? On remarque tous les trois que particulièrement les textes écrits en français reproduisent un discours d’ONG – par exemple, en promouvant une cohésion sociale détachée des enjeux structurels liés à l’insécurité et aux conflits armés.

Graduellement, on essaye de reformuler les discussions autour de questionnements pour faire avancer la discussion : Qu’est ce qui est différent dans ces représentations visuelles et textuelles de ce que les ONG de la paix font déjà ? Comment faire ressortir une analyse décoloniale de discussions dont les enjeux décoloniaux ne ressortent pas explicitement ?

Au cours du mois de mai, on est revenu plusieurs fois sur la même discussion avec deux collègues. Pour Fabrice, un peintre burundais-congolais qui a organisé des ateliers artistiques du projet, tout ce qui concerne la paix et la violence commence au niveau de la responsabilité personnelle. Pour Clément, le point focal burundais, les espaces locaux d’échanges et de partage ancrés dans les traditions burundaises sont essentiels pour assainir les communautés. On essayait de voir d’où viennent les positions de chacun, d’identifier les tensions et les nuances. On est parvenu à dégager plusieurs paradoxes :

D’une part, ces dessins, les textes et les conversations qui en ont découlé mettent en évidence la richesse culturelle de cette région frontalière et des éléments centraux des cosmologies burundaises et congolaises qui maintiennent la cohésion sociale. 

D’autre part ces dessins et discussions reproduisent une certaine forme d’idéalisation de solutions ‘locales’ aux problèmes sécuritaires, structurels, et globaux – tout en évitant une réflexion et actions traitant de ces mêmes enjeux.

On a lu, discuté, relu et rediscuté un texte d’Elisa Randazzo (2021) sur les limites de repenser le peacebuilding à travers les solutions « locales » et « autochtones». Randazzo explique l’intérêt croissant envers les perspectives autochtones risque de susciter davantage de marginalisation et d’appropriation des perspectives autochtones. Cet intérêt permet de “sauver” la légitimité des pratiques et postulats du peacebuilding libéral par des moyens détournés, ceci sans remettre en questions ces pratiques et postulats. On a réfléchit à la pertinence de son analyse pour faire sens des enjeux décoloniaux au sein de cette zone frontalière burundaise-congolaise.

On travaille et/ou vit dans un contexte marqué par l’ubiquité de cette « industrie de la paix » dite libérale. Une industrie qui déploie un « éventail d’acteurs et repose souvent sur des missions à plusieurs niveaux, allant de la démocratisation à la restructuration économique, en passant par la réforme du secteur de la sécurité et la mise en place de mécanismes de justice transitionnelle », mais qui ne « ne parviennent pas à fournir des solutions durables pour mettre fin aux conflits (armés et qui) formulent des solutions imposées et dogmatiques basées sur une compréhension linéaire des causes et des effets.» Depuis les années 1990, de larges missions des Nations Unies et de nombreuses organisations multilatérales, bilatérales, et ONG ont opéré pour la paix au Burundi et en RDC avec des budgets colossaux. Alors que les conflits armés sont toujours en cours dans la région, les populations et les gouvernements congolais et burundais se sont positionnés de plus en plus contre ces missions de la paix (p.e. Sengenya 2022).

Les valeurs promues par les modèles coutumiers constituent désormais des outils de « la paix libérale » déployées par les organisations internationales et les ONG. Cette idéalisation du « local » aide à légitimer ces interventions extérieurs promouvant la paix dans toutes les sphères des communautés burundaises et congolaises. Ceci à un point que cette « industrie de la paix » a instrumentalisé et infiltré ces modèles ancestraux. Une centaine d’ONG et d’organisations impliquées dans la paix opère sur Bujumbura, Gatumba, et Uvira – cette zone frontalière avec laquelle on mène notre réflexion. Beaucoup de monde autour de nous est impliqué de près ou de loin, en tant que staff de ces organisations, animateurs ou facilitateurs d’ateliers, et/ou participants d’une action, public cible d’une discussion via les émissions et communiqués radio autour de la promotion de la paix. Dans cet environnement, il est difficile de se forger un avis propre sur la question de la paix sans qu’il ne soit corrompu par les visions des ONG.

En effet, on observe également une utilisation interchangeable des notions liées à la cohésion sociale et au bien-être (l’essence du mot Kirundi ‘Amahoro’ ou Swahili ‘Amani’) ou la paix en tant que synonyme de fin des conflits armés (en référence aux outils de résolutions de conflits armés par example accords de paix, mission de la paix, consolidation de la paix) dans cette zone frontalière. Cet amalgame entre ces notions ancrées dans les cosmologies autochtones et les concepts eurocentrés de paix n’est présent que dans les zones affectées par les conflits. Dans les sociétés occidentales, la notion de paix est principalement utilisée pour faire référence à la guerre dans les pays du Sud (avec de rares exceptions tels que dans le cas de décès « que son âme repose en paix »). Est-ce que finalement cet amalgame dans l’usage quotidien de différentes notions de la paix ne facilite-t-il pas cette instrumentalisation par l’industrie de la paix?

En conclusion, nos débats autour de ces dessins et des discussions et de la colonialité de la paix nous encouragent à sortir de nos zones de confort et de nos ‘expertises’ acquises à travers nos parcours académiques ou expériences d’ONG. Pour sortir de cette colonialité, il nous semble important d’encourager une prise en compte de cette instrumentalisation des notions liées à la cohésion sociale dans les cosmologies burundaises et congolaises, aussi bien des dimensions structurelles et matérielles des conflits armés. Les échanges, les discussions, le dessin, l’écriture, la poésie, issues des ateliers et différentes réunions dans ce projet constituent en eux-mêmes une ré-imagination des interventions de la paix et une éducation de la paix en tant que telle.

Références

  • Campbell, Susanna, David Chandler, and Meera Sabaratnam. 2011. A Liberal Peace?: The Problems and Practices of Peacebuilding. Bloomsbury Publishing.
  • Randazzo, Elisa. 2021. ‘The Local, the “Indigenous” and the Limits of Rethinking Peacebuilding’. Journal of Intervention and Statebuilding 15 (2): 141–60.
  • Sengenya, Claude. 2022. ‘Why We’re Protesting against UN Peacekeepers in DR Congo “Who Will Come to Save the Congo? Only Us Young People.”’ The New Humnanitarian, 18 August 2022. https://www.thenewhumanitarian.org/news-feature/2022/08/18/DRC-MONUSCO-protests-peacekeeping.
  • Tamale, Sylvia. 2020. Decolonization and Afro-Feminism. Journal of Contemporary African Studies.